Misanthrope
Le jour où les pendus prendront la parole
MISANTHROPE EST DÉSORMAIS UN HABITUÉ DES STUDIOS FREDMAN. L'ANTRE PAR
LAQUELLE LA PLUPART DES GROUPES EXTRÊMES QUI COMPTENT SONT PASSÉS
ACCUEILLAIT POUR LA TROISIÈME FOIS, EN AVRIL DERNIER, LE GROUPE
FRANÇAIS. GRANDS SEIGNEURS, SAS. DE L'ARGILIÈRE ET SA COUR AVAIENT
DÉCIDÉ DE CONVIER HARD N' HEAVY À L'ENREGISTREMENT DE LEUR NOUVELLE
OEUVRE. NOUS NE NOUS SOMMES, BIEN ENTENDU, PAS FAIT PRIER.
Fichtre! Pour une surprise, c'est une surprise. Quand on a passé tant
de nuits à fantasmer au fond d'une impasse surchauffée du XIIIe
arrondissement sur la pochette du Battles in The North de
Immortal, ses corbeaux, ses sapins et ses neiges éternelles, on est
un peu choqué de débarquer sur le tarmac de l'aéroport de Göteborg au
mois d'avril pour y découvrir qu'il y fait carrément... chaud. Et
quand, en plus, le chauffeur de taxi qui veut bien patienter cinq
minutes que l'on ait fini sa cigarette s'avère être un natif de l'Ile
Maurice pur souche, on remballe définitivement ses préjugés proto
aryens.
DES MOUETTES
Ça y est. Le groupe m'en a déjà parlé mais il a fallu attendre
deux heures du matin pour que je puisse enfin le constater par
moi-même. Ce sont bien des mouettes que l'on entend au loin, à
travers les fenêtres du studio Fredman. Qui sont ouvertes car il fait
toujours aussi... chaud. On entend également Jean-Baptiste Boitel qui
s'escrime sur les machines du studio afin de mettre une touche finale
aux parties de clavier qui orneront quelques-unes des pistes de
"Tranchées 14", le morceau 'historique' du prochain album de
Misanthrope. Celui-ci s'intitulera Misanthrope Immortel et
devrait voir le jour en octobre prochain. On peut d'ailleurs se
demander comment celui-ci parvient à rester concentré quand tout
s'égaye autour de lui et particulièrement quand Emma, la petite soeur
de Björn Gelotte de In Flames, fait son entrée. Dix-neuf jours entre
hommes, ça marque, d'autant que la bougresse est sacrement mignonne,
même si non conforme aux canons supposés de la beauté féminine
Scandinave. Il y aura même quelques instants particulièrement
brûlants quand la jeune fille se penchera pour regarder le dernier
numéro en date de HN'H -- celui avec Iron Maiden en couverture --—
laissant les regards de la virile assemblée s'égarer dans un
décolleté affolant. Quand nous revenons d'un trip de ravitaillement à
la station service la plus proche, Jean-Baptiste Boitel et
Jean-Jacques Moréac sont encore en train de se relayer sur la console
du studio de mixage. Sept des treize morceaux sont quasiment terminés
et nous profitons d'un instant de répit pour écouter trois titres :
"Misanthrope Immortel", "Eden Massacre" et "Passion Millionnaire".
Trois morceaux très "orchestrés", ornementés de beaux soli de guitare
due à la main précoce et agile de Frantz Xavier Boscher. On pense à
Cradie Of Filth, à Dimmu Borgir, voire à Rhapsody. On pense à
Misanthrope, évidemment, notamment dans ces sautes d'humeur qui
continuent d'émailler la trame des chansons. Ça rugit, ça grogne, ça
s'envole. C'est Misanthrope. Après une énième cigarette, la moitié
de la troupe décide de s'accorder un peu de repos dans la petite
salle attenante, pendant que Jean-Jacques et Jean-Baptiste
continuent à s'escrimer sur une ligne de synthés : "pabadaba pdabada
pabadaba..." encore et encore. Au loin, les mouettes
chantent...
DORTOIR IMPROVISÉ
C'est vers huit heures trente que le dortoir improvisé reprend les
couleurs de la vie. Les têtes émergeant des duvets ne sont pas
forcément les mêmes que celles aperçues quelques heures plus tôt.
Jean-Baptiste a dormi une heure, Xavier deux, S.A.S. un peu plus.
Mais avec les mouettes et le soleil se profile la grande silhouette
de Fredrik Nordstrom, le propriétaire du Fredman studio, vêtu d'un
t-shirt et d'un short. Car, bon sang ! II fait toujours aussi chaud.
Le ciel de Göteborg est à peine voilé par les proverbiales brumes
matinales. On se lève péniblement, histoire de partager une tasse de
café avec Fredrik, blagueur impénitent qu raconte à la fois ses
inquiétudes face aux nouvelles technologies qui permettent à certains
groupes de réaliser des enregistrements plus que décents chez eux
mais aussi sa fierté d'avoir été désigné meilleur producteur de
l'année par les lecteurs du magazine japonais Burnn ! "C'est la
première fois que je finis premier dans une compétition. J'en ai fait
des dizaines avec mes groupes précédents mais on arrivait toujours
deuxième ! À la fin, on s'en foutait tellement qu'on arrivait
complètement saouls et je passais le concert à faire des bras
d'honneur et à insulter le public !" Nous le rassurons. Même si les
musiciens commencent à déserter le studio -- ce qui est loin d'être le
cas -- lui, ils ne le déserteront pas.
UNE SALE JOURNÉE
II est onze heures. S.A.S surgit de la salle de mixage : "Ça y
est ! On a fini de mixer "Les lamentations" ! Cela fait maintenant
vingt jours que Misanthrope s'est installé ici. Nous sommes samedi et
tout doit être fini d'ici vingt-quatre heures." "Ça va être une sale
journée", a déclaré sentencieusement Jean-Baptiste à l'heure du
café. S.A.S. tente de se reposer encore quelques minutes alors que
Fredrik a pris possession de la console et que Jean-Baptiste ne le
quitte pas des yeux "C'est son disque". dit S.A.S.
"Musicalement, tout tourne autour de lui". Au bout d'un moment, il
finit par s'arracher des bras de son matelas pour s'emparer de ses
affaires de toilettes et se rendre à la salle de sport qui fait
office de bains-douche pour tous les membres de Misanthrope. "Ça fait
quatre jours: qu'on est 'on the edge"', dit-il d'un air vraiment las,
avant de franchir la porte drs locaux et de sa diriger vers le
monte-charge qui permet d'accéder à l'extérieur, au milieu d'anciens
entrepôts du port de Göteborg qui se trouve à quelques encablures de
là. C'est sans doute pour cela qu'il y a autant de mouettes...
VOCAUX PLAINTIFS
Des mouettes qui semblent avoir trouvé refuge dans la cale de
quelques épaves. On ne les entend plus, ce qui est, somme toute, fort
logique vu la température qu'il fait maintenant, alors que
l'après-midi bat son plein et que le soleil refuse toujours de
s'éclipser. Misanthrope attaque maintenant le mixage des trois
derniers titres. Là, c'est "Le Lierre Noir" un morceau assez direct
enluminé par ces "typical French plaintive avant-garde vocals"
autrement dit des voix plaintives, qui amusent beaucoup Fredrik.
Anders Friden a refait une apparition mais cette fois sans la soeur
de Björn. Il est là pour enregistrer la première démo d'un nouveau
super groupe suédois avec deux membres de Swordmaster, l'ex-batteur
de Dissection et d'autres encore. A titre informatif, le peintre qui
s'occupe de le grande pièce centrale est également membre de
Gardenian, Selon la rumeur on pourrait assister à la naissance du
Rammstein suédois. Nonobstant, "Le Lierre Noir" et son 'hibou
sodomite' causent quelques soucis à J.B. et J.J. Prémixé vers cinq
heures du matin, la chanson a subi quelques outrages et nécessite un
petit lifting. Il faut dire que son tempo sévère ne tolère pas
d'approximation. Cela n'empêchera pas Fredrik de faire une pause pour
parler d'un des sujets de prédilection, apparemment, des musiciens
suédois : la sodomie, justement. Et pendant ce temps "Le Lierre Noir"
déroule sa rythmique qui n'aurait pas déparé sur un disque de At The
Gates ou Dark Tranquility.
PRODIGIEUSEMENT MÉLODIQUE
Le dénouement est proche. Le groupe s'attaque à "Exile Existence", un
mid tempo vraiment superbe avec de splendides lignes de guitares
prodigieusement mélodiques et un solo tout à fait remarquable de
Xavier. Il est seize heures: le soleil cogne toujours comme un
forcené. Misanthrope vient de finir l'enregistrement de son cinquième
album. Et les mouettes sont de retour.
Manuel RABASSE
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