Point de Vue
Images d'immonde
CHATEAUBRIAND DISAIT DU DANDY PARFAIT QU'IL SE DEVAIT D'ARBORER UN AIR
CONQUÉRANT, LÉGER ET INSOLENT. TROIS CRITÈRES AUXQUELS RÉPOND LE MYSTÉRIEUX
S.A.S. DE L'ARGILIÈRE, POÈTE-MENTOR DES FRANÇAIS DE MISANTHROPE QUI FÊTENT
AUJOURD'HUI LEURS DIX ANNÉES DE CARRIÈRE.
Dix années de carrière durant lesquelles, imperturbables, ils ont créé et
perpétué un style unique et pour le moins original, dont ils sont les
dépositaires revendiqués. Parlons alors de death-dandy, de black de
mousquetaires. Là où la gaudriole n'a pas sa place, en tout cas. On serait bien
tenté de se demander par quel phénomène les disques de Misanthrope ont traversé
la décennie passée.
Métal à particule
Avec des noms d'albums comme 1666 Théâtre Bizarre, Humiliations Libertines ou
des titres comme "La Druidesse du Gévaudan", on croit voir ressurgir toute la
culture française pré-Y2K. Et la où l'on aurait pu assister au plus splendide
gadin d'illuminés chroniques, trop passionnés de Baudelaire et mal revenus de
Molière, le public metal français (dont on imaginait le regard définitivement
tourné vers les pays nordiques ou les USA depuis les disparitions de Trust et
Warning) s'est farouchement entiché de ce metal à particule, de cette agression
d'hommes lettrés. "Nous nous en sommes récemment rendu compte, alors que nous
jouions avec Dimmu Borgir ou Cradie Of Filth : des dates durant
lesquelles l'accueil a été particulièrement fabuleux. Ce qui a fait le succès
de Misanthrope, c'est sa démarche sincère et anti-commerciale. Le public qui
s'est tourné vers nous était celui qui ne se retrouvait ni dans le néo-metal,
ni dans le hardcore. Et qui se sentait des affinités avec le doom, le heavy,
le death et le black", raconte son Altesse S.A.S. De l'Argilière. Un public
fidèle autant que fervent, d'ailleurs. Pour preuve : des 1793 éditions limitées
du coffret sur le point de sortir (Recueil d'Écueils, Holy Records), la
majorité est déjà réservée. Un coffret qui contient des Humiliations Libertines
complètement digipakées, un Bootleg Live complètement piraté, et des Oeuvres
Interdites complètement inédites. "Au départ, nous n'avions que quatre inédits
en stock. Des morceaux comme "Impermanence et Illumination" ou "Le Roman
Noir", qui dans un premier temps avaient été censurés au moment de leur sortie.
Le premier, par exemple, à sa sortie, dressait déjà trop les aspects spirituels
et religieux du groupe. D'un commun accord avec le label et le groupe, nous
avions décidé de ne pas les sortir." Comme quoi il arrive à Misanthrope d'aborder
des sujets presque tendancieux, susceptibles de choquer s'ils sont mal interprétés.
"Tout simplement parce que Misanthrope est un groupe de culture française dans
le métal extrême. Forcément, on va parler de choses extrêmes dans l'Histoire. Ou
extrapoler sur de la poésie ou de la science-fiction. La version longue de "La
Dandy" qui est sur Visionnaire contient, par exemple, un passage sur l'androgynie.
On n'a même pas pu le sortir, car nous le trouvons trop litigieux." Déicide prône
la dévotion à Satan, Marduk raconte le Panzer avec un intérêt certain, et ça ne
semble pas leur poser de problèmes. Mais Misanthrope, aussitôt que l'on aborde un
sujet aussi ambigu que l'androgynie (encore qu'il peut ne pas l'être, si l'on veut
bien s'accepter comme un homme "moderne"), préfèrent s'abstenir, comme s'ils
avaient l'impression d'avoir atteint l'opprobre ultime, dit l'indicible. Comme s'ils
s'improvisaient quelque part„comme nouveaux gentlemen du métal extrême.
"Question d'éthique", précise S.A.S. avant d'ajouter que les Oeuvres
Interdites caractérisent les limites de la surface d'une expression de Misanthrope
que l'on ne retrouve pas dans les albums. "Car, à l'inverse, les albums
représentent le côté plus fraternel du groupe, avec des chansons dures,
mélancoliques ou dépressives." Les Misanthrope prennent donc un malin plaisir à
s'autocensurer sur des sujets sur lesquels Baudelaire ou Rimbaud subissaient
eux mêmes une censure violente et indépendante de leur volonté en leur temps. Une
attitude marginale qui semble déclencher des passions et réveiller des vocations.
Car s'ils sont les premiers à avoir pratiqué ce style sombre et à avoir
adopté ce look suranné et théâtral, la flopée de groupes à les avoir suivis flatte
leur ego. Ça paraît normal. Et de plutôt bon augure pour un groupe qui, de son
propre aveu, élève la misanthropie au rang d'art de vivre, et qui décrie les
farfadets de l'heroïc-fantasy que raconte le true metal. Happy Birthday, en tout
cas.
Thomas Vandenberghe
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