Misanthrope
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Hard N' Heavy No 56
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Point de Vue
Images d'immonde

CHATEAUBRIAND DISAIT DU DANDY PARFAIT QU'IL SE DEVAIT D'ARBORER UN AIR CONQUÉRANT, LÉGER ET INSOLENT. TROIS CRITÈRES AUXQUELS RÉPOND LE MYSTÉRIEUX S.A.S. DE L'ARGILIÈRE, POÈTE-MENTOR DES FRANÇAIS DE MISANTHROPE QUI FÊTENT AUJOURD'HUI LEURS DIX ANNÉES DE CARRIÈRE.

Dix années de carrière durant lesquelles, imperturbables, ils ont créé et perpétué un style unique et pour le moins original, dont ils sont les dépositaires revendiqués. Parlons alors de death-dandy, de black de mousquetaires. Là où la gaudriole n'a pas sa place, en tout cas. On serait bien tenté de se demander par quel phénomène les disques de Misanthrope ont traversé la décennie passée.

Métal à particule

Avec des noms d'albums comme 1666 Théâtre Bizarre, Humiliations Libertines ou des titres comme "La Druidesse du Gévaudan", on croit voir ressurgir toute la culture française pré-Y2K. Et la où l'on aurait pu assister au plus splendide gadin d'illuminés chroniques, trop passionnés de Baudelaire et mal revenus de Molière, le public metal français (dont on imaginait le regard définitivement tourné vers les pays nordiques ou les USA depuis les disparitions de Trust et Warning) s'est farouchement entiché de ce metal à particule, de cette agression d'hommes lettrés. "Nous nous en sommes récemment rendu compte, alors que nous jouions avec Dimmu Borgir ou Cradie Of Filth : des dates durant lesquelles l'accueil a été particulièrement fabuleux. Ce qui a fait le succès de Misanthrope, c'est sa démarche sincère et anti-commerciale. Le public qui s'est tourné vers nous était celui qui ne se retrouvait ni dans le néo-metal, ni dans le hardcore. Et qui se sentait des affinités avec le doom, le heavy, le death et le black", raconte son Altesse S.A.S. De l'Argilière. Un public fidèle autant que fervent, d'ailleurs. Pour preuve : des 1793 éditions limitées du coffret sur le point de sortir (Recueil d'Écueils, Holy Records), la majorité est déjà réservée. Un coffret qui contient des Humiliations Libertines complètement digipakées, un Bootleg Live complètement piraté, et des Oeuvres Interdites complètement inédites. "Au départ, nous n'avions que quatre inédits en stock. Des morceaux comme "Impermanence et Illumination" ou "Le Roman Noir", qui dans un premier temps avaient été censurés au moment de leur sortie. Le premier, par exemple, à sa sortie, dressait déjà trop les aspects spirituels et religieux du groupe. D'un commun accord avec le label et le groupe, nous avions décidé de ne pas les sortir." Comme quoi il arrive à Misanthrope d'aborder des sujets presque tendancieux, susceptibles de choquer s'ils sont mal interprétés. "Tout simplement parce que Misanthrope est un groupe de culture française dans le métal extrême. Forcément, on va parler de choses extrêmes dans l'Histoire. Ou extrapoler sur de la poésie ou de la science-fiction. La version longue de "La Dandy" qui est sur Visionnaire contient, par exemple, un passage sur l'androgynie. On n'a même pas pu le sortir, car nous le trouvons trop litigieux." Déicide prône la dévotion à Satan, Marduk raconte le Panzer avec un intérêt certain, et ça ne semble pas leur poser de problèmes. Mais Misanthrope, aussitôt que l'on aborde un sujet aussi ambigu que l'androgynie (encore qu'il peut ne pas l'être, si l'on veut bien s'accepter comme un homme "moderne"), préfèrent s'abstenir, comme s'ils avaient l'impression d'avoir atteint l'opprobre ultime, dit l'indicible. Comme s'ils s'improvisaient quelque part„comme nouveaux gentlemen du métal extrême. "Question d'éthique", précise S.A.S. avant d'ajouter que les Oeuvres Interdites caractérisent les limites de la surface d'une expression de Misanthrope que l'on ne retrouve pas dans les albums. "Car, à l'inverse, les albums représentent le côté plus fraternel du groupe, avec des chansons dures, mélancoliques ou dépressives." Les Misanthrope prennent donc un malin plaisir à s'autocensurer sur des sujets sur lesquels Baudelaire ou Rimbaud subissaient eux mêmes une censure violente et indépendante de leur volonté en leur temps. Une attitude marginale qui semble déclencher des passions et réveiller des vocations. Car s'ils sont les premiers à avoir pratiqué ce style sombre et à avoir adopté ce look suranné et théâtral, la flopée de groupes à les avoir suivis flatte leur ego. Ça paraît normal. Et de plutôt bon augure pour un groupe qui, de son propre aveu, élève la misanthropie au rang d'art de vivre, et qui décrie les farfadets de l'heroïc-fantasy que raconte le true metal. Happy Birthday, en tout cas.

Thomas Vandenberghe
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Mise à jour: 30 Janvier 2000